Daphnée Floréal, une femme d’affaires qui a le goût du risque

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Daphnée Floréal, entrepreneure, PDG de Bijou Lakay. Photo : Estaïlove St-ValDaphnée Floréal, entrepreneure, PDG de Bijou Lakay. Photo : Estaïlove St-Val

Cet article fait partie d’une série de cinq portraits que nous menons avec Radio Mega sur les opportunités et difficultés que rencontrent les jeunes entrepreneurs en Haïti. Nos entrevues intégrales sont à écouter sur Mega (103.7) chaque semaine. 

Daphnée Floréal fait partie de cette génération de jeunes femmes haïtiennes qui prennent l’initiative de se lancer dans l’entrepreneuriat pour booster l’économie du pays. Elle a son actif Bijou Lakay, une entreprise spécialisée dans la création et la vente de bijoux vieille de onze ans. Son parcours dit d’elle une femme qui a le goût du risque.

« Je suis autant artiste que j’aime la finance », voilà une phrase qui résume bien sa carrière. Dès son plus jeune âge, Daphnée Karen Floréal a été bercée par l’art et développé un sens poussé des affaires. Elle a vécu son enfance à Pacot, le quartier qui logeait l’Office national des arts (ONARTS), où elle a appris les techniques et savoir-faire de l’artisanat. Elle a pensé à créer sa propre marque dans le secteur après des demandes répétées de ses amies désireuses de porter des bijoux faits à la main.

La jeune femme, à l’époque étudiante en sciences de la gestion à l’École nationale supérieure de technologie (ENST), a démarré en 2005 son entreprise avec un investissement de 1500 gourdes, un argent de poche qu’elle devait pourtant dépenser pour les fêtes de fins d’année. C’est qu’elle a vu loin dans l’avenir. Son activité se limitait jusqu’ici à l’achat et la revente des produits finis des artisans. Il n’en fallait pas plus pour se constituer une clientèle fidèle autour de ce qu’elle a dénommé intimement « Bijou Lakay ».

 

Audacieuse et aventureuse, Mme Floréal ne voulait pas en rester là. « Je me suis dit au bout d’un moment pourquoi ne pas créer mes propres modèles. Mais j’avoue que j’étais un peu angoissée à l’idée de savoir comment le public va réagir par rapport à mes créations. » Pour coup d’essai, en 2008, elle a présenté sa toute première ligne de bijoux avec de la corne de bœuf – elle se servira par la suite du bois, des os, de la frange, du cuir- comme matière de base. À son grand étonnement, le feed-back des clients s’est avéré très positif. De quoi augmenter sa confiance et booster sa créativité.

Entre son emploi à plein temps à la banque et ses engagements associatifs, elle a su aménager du temps pour gérer entreprise. Encore qu’en tant que designer et directrice artistique, elle a un rôle majeur dans la création des bijoux. Ayant à son service un atelier de sept artisans, elle conçoit les modèles, choisit les matériaux, organise des boutiques.

 

De collections en collections, Bijou Lakay se taille une solide réputation sur le marché local comme entreprise qui fabrique des bijoux – boucles d’oreille, colliers, bracelets, bagues, ceinturons et accessoires de maison – en s’exposant à des foires d’artisanat et des évènements de mode. Daphnée Floréal sait bien profiter d’une belle présence dans les médias et sur les réseaux sociaux jouit aussi d’une certaine ouverture sur le marché international quand elle est invitée à participer à des expositions-ventes, des fashion shows, des concours de Design au Panama, en Angleterre, en République dominicaine, en Espagne et aux États-Unis.

 

Mais jusqu’où peut-elle pousser son engouement pour l’entreprenariat pour atteindre le bout de ses ambitions? Au terme d’une longue période de réflexion, le 31 décembre 2015, après neuf ans de carrière intense au sein d’une banque bien cotée de la place, Daphnée Floréal a démissionné de son poste de directrice adjointe de crédit, pour se consacrer entièrement au developpement de son Bijou Lakay. « C’est la plus grande décision que j’ai prise dans ma vie. J’ai beaucoup hésité, mais je me suis préparée à cela », rassure celle qui a un bon niveau d’épargne, acquitté ses dettes, s’impose une cure austérité…

C’est réellement à partir de mi-2016 que les activités de Bijou Lakay sont lancées pour de bon à grande échelle. Comme elle le fait croire, les premiers signaux sont encourageants. « Quand je fais une comparaison par rapport au temps où je fonctionnais de manière irrégulière, je note beaucoup d’améliorations. Les perspectives sont très positives. »

Alors qu’elle poursuit son MBA (master of business administration) et s’occupe du tout premier enfant qu’elle vient de mettre au monde, Mme Floréal n’a pas la tête dans les nuages quant à l’avenir de son entreprise. Elle continue de suivre l’évolution des indicateurs, le tout selon un plan. « Si à partir de 2018 je n’obtiens pas des résultats escomptés, je passe au plan B. » Une résolution qui en dit long sur son pragmatisme et sa rigueur dans les affaires.

Evidemment, tout ne marche pas comme sur des roulettes avec Bijou Lakay. « Notre plus grand défi de faire du business en Haïti est l’instabilité politique. Les grèves, les manifestations de rue… retardent nos délais de livraison et entravent nos relations avec nos clients ». Autre inconvénient : la migration massive des haïtiens à l’étranger la dépouille de pas mal de clients. Elle craint de voir en retour ses chiffres d’affaires diminués sur le moyen terme.

Celle qui se revendique artiste se plaigne aussi du manque de considération accordé à son secteur d’activité par l’Etat Haïtien. « On ne sait pas où est catégorisé l’artisanat dans le registre du ministère du Commerce. Aux dernières nouvelles, on l’a rattaché au ministre des Affaires sociales mais ce n’est pas sa place. Les artisans ont certes besoin de l’aide et de l’accompagnement, mais sans un plan stratégique, l’artisanat haïtien ne décollera pas », tranche-t-elle, une pointe de colère dans la voix. Sa bonne humeur, véritablement irrésistible, prend tout de suite le dessus.

Distinguée à deux reprises (2012, 2014) par l’Association Design de Madrid et finaliste régional de Digicel Entrepreneur de l’année 2014, Daphnée Floréal a toujours su saisir les occasions avantageuses. Elle n’est pas ce genre de femme qui se terre dans les clichés et les préjugés. Pour elle, le fait d’être de sexe ne constitue en rien un obstacle à sa carrière.

 

À un moment où la fièvre d’entreprendre et la folie de créer s’emparent des jeunes de partout dans le monde, la femme d’affaires est convaincue que le terrain en Haïti est tout aussi fertile à l’entreprenariat, car « derrière chaque problème humain se cache une opportunité de créer une entreprise. » Pourvu que ce ne soit pas un effet de mode !  À ceux qui voudront bien se lancer dans l’aventure, Daphnée Floréal a un conseil. « Faire de l’entreprenariat c’est la bonne gestion, mais c’est avant tout de la passion. Il ne pas faut avoir peur de prendre des risques. Mais avant tout, il faut se préparer. »

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